Opportunités et défis

Les 27 et 28 février 2014, s’est tenu à Montréal l’événement Wikicité, organisé par l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) en partenariat avec le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

Wikicité a été l’occasion de réfléchir sur la valeur ajoutée de l’utilisation du numérique en consultation publique ainsi que sur les opportunités et les défis qu’elle comporte. Entre les présentations de panélistes et la visite des kiosques d’exposants dans l’Espace Innovation, l’événement a été un lieu d’échanges, de partage d’expériences ainsi que de rayonnement de ressources et de savoir-faire numériques locaux.

Table des matières 

 

 Une révolution numérique ?

Les modes de consultation publique n’ont cessé de se développer au cours des dernières décennies. Les méthodes traditionnelles côtoient de nouvelles approches de toute nature qui le plus souvent viennent inscrire l’implication citoyenne plus en amont, au moment de l’élaboration des projets ou des politiques publiques. Dans cet univers où la participation de la population aux décisions s’avère être un enjeu à géométrie variable, l’essor des technologies de l’information et de la communication, et en particulier du Web 2.0, vient bousculer les zones de confort des gouvernements, des institutions publiques et des organismes de consultation publique.

Lors de l’événement Wikicité, M. Pierrot Péladeau affirmait que la participation citoyenne à l’ère du numérique n’est pas qu’une question de mode et qu’elle dépasse le simple fait de recourir ou non aux médias sociaux pour permettre aux citoyens de s’exprimer sur une question. Selon lui et d’autres panélistes, c’est ultimement une question de civilisation, puisque notre époque connaît une véritable révolution numérique.1

Que ce soit l’Internet mobile, le courrier électronique, la téléphonie intelligente, les capteurs numériques, la messagerie instantanée ou la robotique, les technologies numériques transforment profondément l’action individuelle et collective et la société dans son ensemble. De par leur nature transversale, elles bouleversent à la fois notre rapport à l’information et à la connaissance, au temps, à l’espace et au territoire, à la sociabilité, à la création et à la collaboration, à la vie citoyenne et à la gouvernance.2

Inévitablement, cette révolution numérique vient perturber l’évolution de la participation citoyenne à la prise de décision publique. C’est d’ailleurs dans cette perspective que l’OCPM a décidé de tenir l’événement Wikicité qui visait à explorer les opportunités et les défis qu’implique un passage au numérique en consultation publique.

Ce texte ne se veut pas un compte rendu exhaustif des allocutions des panélistes et des échanges ayant eu lieu pendant l’événement. Il se veut plutôt un assemblage des idées et des points de vue que l’Office a jugés les plus marquants et les plus utiles à l’évolution de la réflexion. Ainsi, le texte se divise en sept principaux volets que sont :

  • l’accès à l’information et à la connaissance;
  • la fracture numérique;
  • l’accessibilité physique et temporelle;
  • la mobilisation et l’engagement;
  • les échanges et les débats;
  • l’innovation;
  • l’éthique.

 Accès à l’information et à la connaissance

Le numérique n’est pas qu’une question d’ordinateurs, d’Internet à haut débit ou de bandes passantes. C’est avant tout la numérisation de l’information qui change la manière dont nous communiquons les uns avec les autres, et même avec des objets.3

L’accès aux technologies numériques transforme la manière dont les données et les savoirs sont produits, reçus, assimilés et partagés. Désormais, Internet donne accès en continu à une quantité inégalée d’information et de données, aux sources et aux formes multimédias variées (audio, vidéo, texte, image).

Ces technologies et leur usage se démocratisent, ce qui accroît l’accessibilité à l’information et augmente à une vitesse exponentielle la génération de contenus. La circulation des idées se décentralise. Quiconque peut désormais être consommateur et producteur d’information et de connaissances grâce aux différents moyens et plateformes mis à sa disposition (blogues, forums, médias sociaux, etc.). Les outils numériques, et Internet en particulier, constituent une formidable occasion d’offrir à tous un accès à l’information et à la connaissance. 4

Les opportunités et les défis que représente pour la consultation publique l’amélioration de l’accès à l’information et à la connaissance par le numérique sont abordés sous quatre angles : l’abondance de l’information, la qualité de l’information, la visualisation et la sensibilisation et l’ouverture des données.

Abondance de l’information

La croissance des contenus et des contacts auxquels nous avons accès grâce à Internet et aux technologies numériques constitue une opportunité rêvée de s’informer sur le monde, de résoudre des problèmes pratiques de la vie quotidienne, d’apprendre, de faire des rencontres et d’entretenir des liens.5

La pression informationnelle grandissante contribue cependant à faire naître de nouveaux maux, tels que la FOMO (« Fear of Missing Out »), l’angoisse de manquer une information ou un événement, et la surinformation, « l’état résultant d'une information jugée trop abondante par rapport aux besoins ou aux capacités d'assimilation des utilisateurs ».6 En effet, il existe à présent un important décalage entre les capacités cognitives de traitement de l’information (attention, analyse et mémoire) des usagers du numérique et la masse d’information à laquelle ils sont exposés.7 La rareté ne se situe plus dans l’information disponible, mais dans l’attention et les compétences dont les individus disposent pour l’utiliser.8

Dans un pareil contexte, Mme Louise Roy de l’OCPM et M. Pierre Houssais du Grand Lyon, considèrent qu’il existe un risque que cette abondance nuise à la compréhension par la population des enjeux et des projets mis en débat. Ils croient, de ce fait, en l’importance du rôle de facilitateur des organismes de consultation dans la gestion de ce « trop-plein ». Par le choix de la documentation qu’ils mettent à la disposition des citoyens, notamment par l’entremise de leurs sites Web, ces organismes peuvent simplifier la démarche de recherche et d’analyse des citoyens et minimiser les risques d’égarement.

Qualité de l’information

Comme le rappelle M. Jonathan Roberge de l’INRS lors de son allocution, l’abondance d’information désormais accessible sur Internet n’est pas nécessairement garante de qualité.9 La qualité de l’information renvoie plutôt à la notion de fiabilité des sources (provenance, réputation de l’auteur, objectivité, exactitude et actualité de l’information). Dans un contexte où chacun est susceptible de devenir producteur d’information et de données, la reconnaissance de sources fiables et pertinentes se complexifie. Il peut devenir difficile de départager les sources crédibles de celles qui le sont moins ou pas du tout; de s’y retrouver parmi les sources universitaires, gouvernementales, populaires ou orientées à des fins commerciales et partisanes.

Ainsi, dans le cadre d’une consultation publique, la démarche réflexive des citoyens peut risquer d’être influencée par des contenus erronés ou par de la désinformation. Comme les organismes de consultation publique ont la responsabilité de fournir des contenus exacts et de qualité aux citoyens, ils ont le devoir de mettre en place des modes rigoureux de normalisation et de régulation de l’information, sans quoi leur crédibilité peut être mise à rude épreuve. Pour l’OCPM, ces processus de régulation se traduisent par la présence d’une équipe interne qui vérifie systématiquement la pertinence et la fiabilité de chacun des documents diffusés à la population sur son site Web.

Par ailleurs, selon des participants, Internet offre aussi la possibilité d’établir des processus de contrôle, d’évaluation et de validation de la qualité de l’information par les pairs. L’exemple le plus connu est sans doute Wikipédia. Ses utilisateurs ne se contentent pas d’écrire l’encyclopédie, ils discutent et débattent de son contenu, se surveillent et se corrigent dans un souci d’amélioration continue. Les initiatives numériques de type « crowdsourcing » ou les « hackathons » peuvent également inclure des processus d’autocorrection et d’autosurveillance. Toutefois, rien n’assure la fiabilité totale de ce type de processus.

Visualisation et sensibilisation

L’avènement du numérique opère un changement dans notre relation à l’espace. La technologie se fait maintenant discrète, voire invisible, tant elle s’intègre à la vie quotidienne.10 Les limites entre le réel et le virtuel sont de plus en plus perméables, ce qui favorise constamment l’interpénétration des deux mondes.

Pour quelques panélistes, la représentation virtuelle des territoires (modélisation 3Dcartographie collaborativeréalité augmentée, etc.) permet de faire le pont entre les villes actuelles et celles que nous souhaitons, imaginons et planifions pour demain. Elle aide, selon eux, à une meilleure compréhension de la réalité en mettant en scène de l’information et des données stratégiques (citoyennes, gouvernementales, institutionnelles, etc.) autrement « invisibles », ou encore en les agrégeant de manière à créer de nouvelles connaissances. Par exemple, des logiciels ou des applications comme Open Street Map ou Betaville peuvent permettre de visualiser, en deux ou trois dimensions, la présence de locaux commerciaux vacants sur une rue, la localisation précise des infrastructures souterraines ou encore les hauteurs et les densités qui composent un quartier.

Selon ses adeptes, la représentation virtuelle des territoires comporte également une dimension éducative. Elle offre l’occasion aux citoyens de transposer visuellement leurs idées et suggestions entourant un projet ce qui leur permet, de ce fait, de mieux en saisir les impacts dans la réalité (contraintes et possibilités). Dans le cadre d’une consultation publique, elle peut aussi permettre aux citoyens, de comparer et d’évaluer plus facilement des projets et des scénarios soumis au débat et donc d’en discuter plus aisément. 

En outre, selon M. Stéphane Guidoin de Nord Ouvert, les outils numériques peuvent  favoriser la conscientisation de la population aux choix et décisions auxquels sont confrontées quotidiennement les autorités publiques. Une consultation budgétaire en ligne peut, par exemple, permettre aux participants de se sensibiliser aux réalités et contraintes budgétaires.

Ouverture des données

Le mouvement d’ouverture des données a pour objectif de permettre à quiconque d’utiliser et d’accéder gratuitement aux données brutes produites par les institutions publiques dans le cadre de leurs activités (lois et règlements, politiques, documents de planification, données budgétaires, réseaux de transports et des infrastructures souterraines, etc.).

La libération des données permet aux citoyens d’être informés sur des sujets qui les concernent et de mieux comprendre les enjeux de société. Elle peut aussi, de manière plus large, faire bénéficier l’ensemble de la société des opportunités économiques, scientifiques, environnementales et culturelles que peut occasionner l’exploitation de ces données par les citoyens. Par conséquent, l’un des enjeux derrière ce mouvement est de rapprocher les pouvoirs publics de la population en misant sur la transparence, l’écoute et le dialogue.

Pour Mme Diane Mercier de la Ville de Montréal et M. Jean-Noé Landry de Montréal Ouvert, l’ouverture des données publiques de qualité contribue à améliorer l’accès à l’information et sa compréhension, à concrétiser le savoir libre11 et à favoriser le transfert de connaissances entre une administration consentante et ses usagers, au sein même de cette administration, et entre elle et d’autres administrations.12

Avec la commission Charbonneau qui, jour après jour, met en lumière des problèmes de collusion et de corruption, l’ouverture des données représente un moyen pour les gouvernements de rétablir la confiance de la population et de réduire le cynisme ambiant. En rendant public les données dans un format standardisé facilement exploitable, les gouvernements font preuve de transparence et permettent aux citoyens d’agir en « bons chiens de garde », ce qui notamment peut prévenir les écarts de conduite des professionnels et des élus.

Aussi, sans consister en une solution magique pour inciter les citoyens à voter, à s’impliquer dans leur communauté ou encore à participer à une consultation publique, l’ouverture des données, selon ses défenseurs, stimule l’engagement social (avant, pendant, après ou en dehors d’un processus de consultation). En contribuant à améliorer la communication entre la population, les institutions publiques et les gouvernements, elle constitue un nouveau moyen d’encourager les citoyens à s’engager, à exprimer leurs opinions et à innover. La manipulation (traitement, agrégation, simplification) des données ouvertes, à l’aide de logiciels et d’applications informatiques, peut leur permettre de résoudre un problème d’intérêt général, de générer de nouvelles connaissances, ou encore de bâtir un argumentaire en vue d’une consultation.

Par exemple, en utilisant les données ouvertes du Système électronique d’appel d’offres du gouvernement du Québec (SEAO), les participants de la deuxième édition de l’événement Hackons la corruption ont notamment pu réfléchir à des moyens de simplifier et de bonifier le Système et ont pu procéder à une évaluation du processus actuel d’octroi de contrats publics.13

Par ailleurs, selon certains, l’adoption et la mise en œuvre d’une stratégie de données ouvertes publiques par un gouvernement ou une institution doit nécessairement passer par la littératie numérique des citoyens et des fonctionnaires. La mise en place de services de médiation numérique devient également indispensable pour accompagner les usagers dans leur apprentissage et dans leur démarche de traitement et d’interprétation de données.14

En outre, la récupération des données ouvertes, gratuites, par des intérêts privés à des fins lucratives représente un défi important associé à l’ouverture des données.15 Conscient de ce risque, le Grand Lyon a fait le choix, dans le cadre de sa démarche d’ouverture des données publiques, d’instaurer une formule à trois vitesses d’attribution de licences d’utilisation qui peuvent être gratuites (licences ouverte et engagée) ou payantes (licence associée). Ce système définit les droits et les devoirs des réutilisateurs de données selon le type d’usage qu’ils en font : démarches citoyennes, interférant ou non avec les politiques publiques ou encore commerciales.16

Fracture numérique

Bien que la « révolution numérique » renvoie à l’espoir d’une réappropriation de l’espace public par la population, tous s’entendent pour dire que l’émergence d’une fracture numérique est réelle. Ce risque de fracture peut être associé à l’âge, à la condition socio-économique ou à la localisation géographique et se décline essentiellement de trois façons : l’accès à Internet, l’accès au matériel, tels un ordinateur et des logiciels, et l’accès à la compréhension et à l’usage des technologies.

Lors de son allocution, M. Hugo Grondin nous apprenait que malgré une utilisation des technologies numériques et un accès à Internet qui dépasse la moyenne provinciale dans la Ville de Québec, la fracture y demeure préoccupante. Elle touche près de 20 % de la population, dont 9 personnes sur 10 sont âgées de plus de 45 ans et dont 20 000 personnes présentent une incapacité fonctionnelle ou d’usage.17 Dans un souci d’amélioration des services offerts aux citoyens et d’inclusion sociale, l’administration municipale a entrepris de mettre en place, dans le cadre du Smarter Cities Challenge, un plan ayant pour objectif de réduire la fracture numérique de 3 % d’ici 2016. 18

De son côté, M. René Barsalo a essentiellement exploré la fracture numérique sous l’angle générationnel. D’après lui, les diverses générations qui se côtoient présentement ne possèdent pas le même modèle mental de relation à la société et aux autres individus en raison de la relation différente qu’elles entretiennent avec les technologies.19 Il a d’ailleurs écrit à ce propos sur son blogue : « Avec l’arrivée du numérique et d’Internet l’humanité s’est fractionnée en deux groupes : le premier qui s’informe et communique dans le monde physique et le second qui s’informe et communique (…) dans un monde numérique, essentiellement invisible au premier groupe. Il y a 30 ans, le second groupe n’existait pas. Dans 30 ans, il sera plus important que le premier. ».20 Ainsi, les plus âgés perçoivent les technologies numériques comme des outils d’information et d’aide à la réflexion, tandis que les plus jeunes les considèrent plutôt comme des lieux d’échanges et de conversation. D’où l’importance de créer des passerelles, des ponts, qui allient les modes de consultation publique conventionnels et numériques.

En modifiant l’environnement dans lequel elles s’insèrent, les technologies transforment par la même occasion les façons de penser, d’agir et de percevoir le monde de leurs utilisateurs. 21 Dans cette perspective, le numérique en tant que tel, de même que son utilisation à des fins publiques, peuvent provoquer de l’incompréhension et entraîner de la résistance de la part de la classe dirigeante, dont la majorité des membres sont âgés de plus de 40 ans, et dont la perception du monde et de l’utilité des technologies est radicalement différente de celle des nouvelles générations.

Considérant la fracture numérique comme étant une ligne de rupture entre les individus qui sont intégrés à la « société de l’information » et ceux qui en sont exclus, l’utilisation exclusive ou prédominante du numérique lors d’une consultation publique peut nuire à son accessibilité en risquant de ne pas offrir une chance égale à tous d’influencer le débat et d’exprimer leurs opinions.

Accessibilité physique et temporelle

En plus de modifier notre rapport à l’espace, le numérique bouleverse notre relation au territoire. Internet, vecteur de la mondialisation, favorise l’estompement des frontières géographiques et le raccourcissement, parfois à l’extrême, des distances physiques. Il est maintenant courant de faire des vidéoconférences et de passer un appel vidéo à des gens qui se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres. Il est également possible de s’informer, en continu et en direct, sur les réseaux sociaux ou au moyen des fils de presse à propos d’un sujet d’actualité étranger.

De la même façon, les technologies de l’information et de la communication contribuent à transformer notre rapport au temps. La notion de temps se voit désormais réduite à l’instant, voire l’immédiat. Le numérique va même parfois jusqu’à nous donner l’occasion d’entrer dans des réalités virtuelles hors du temps, atemporelles. Nous sommes désormais de plus en plus connectés à Internet grâce aux réseaux sans fil et à nos appareils mobiles. Il est possible de trouver une information dès qu’un problème se pose ou qu’une interrogation survient, de même que de joindre quelqu’un ou d’être joint en tout temps et en tout lieu.

De l’avis de certains panélistes, la flexibilité temporelle et spatiale qu’offre le numérique n’est pas à négliger dans un contexte de consultation. D’une part, il permet d’améliorer l’accès aux services ou aux activités proposés par une organisation en facilitant l’information, les communications et les prises de position à distance (par courriel, par l’entremise des médias sociaux, de la webdiffusion ou des questionnaires en ligne), mais aussi in situ; à l’endroit où se trouve l’usager dans l’espace public et au moment où celui-ci utilise un service donné (grâce à des écrans tactiles, des outils de réalité augmentée, etc.).22 Les technologies numériques permettent à un citoyen qui ne peut participer à une consultation, pour des raisons d’indisponibilité ou de mobilité réduite, de s’informer sur un projet et d’exprimer son opinion, à distance et en tout temps.

D’autre part, le numérique permet de bonifier la communication entre les différentes parties prenantes concernées par un projet en misant sur l’interactivité (entre les citoyens, les organismes de consultation, les promoteurs et les fonctionnaires ou bien entre les citoyens eux-mêmes). Les supports numériques tels que les blogues, les forums de discussions, les médias sociaux ou les plateformes interactives 3D, peuvent effectivement être utilisés en consultation publique pour favoriser des échanges plus spontanés et ouverts et une rétroaction plus rapide, et ce, tout au long du processus.

La « permanence » des technologies numériques inquiète toutefois certains panélistes, comme M. Pierre Houssais, qui craint que les organismes de consultation ne perdent la maîtrise du temps. Il se demande, d’une part, comment ces organismes doivent se positionner et agir dans un contexte où les citoyens sont habitués à communiquer et à interagir virtuellement en tout temps, et où ils s’attendent à une rétroaction quasi immédiate de la part de tout un chacun, et d’autre part, comment ils doivent gérer les pauses et les silences, éléments essentiels à la réflexion et au débat.

Mobilisation et engagement

Durant l’événement Wikicité, l’un des avantages les plus mentionnés de l’utilisation du Web et des médias sociaux en consultation publique a été la puissance d’information et de communication. Tous s’entendent pour dire que ces technologies contribuent à accroître la notoriété d’une organisation et le rayonnement de ses activités. À l’aide d’une simple infolettre ou encore de Facebook ou Twitter, une organisation peut joindre rapidement un public large et diversifié et ainsi espérer éveiller l’intérêt vis-à-vis d’une consultation. D’ailleurs, l’une des raisons ayant motivé l’OCPM à effectuer un virage numérique a été de joindre des franges de la population sous-représentées lors de séances traditionnelles, mais consommatrices de technologies, comme les jeunes et les communautés ethnoculturelles. 

Néanmoins, atteindre un plus grand nombre de personnes est une chose, réussir à les mobiliser et à susciter leur engagement lors de consultations en est une autre. Le numérique apparaît, pour certains panélistes, comme un obstacle à la mobilisation et à l’intervention « directes » ou « physiques ». Ils appréhendent un désengagement de la population pour la vie citoyenne et l’action publique.23 Cette forme de passivité citoyenne est attribuée, selon eux, à une trop grande propension à s’en remettre aux dispositifs et outils technologiques pour « agir », ce qui peut risquer de « déshumaniser » les enjeux et, du même coup, les débats lors de consultations.

L’impact du numérique sur la mobilisation et l’engagement des citoyens n’est cependant pas considéré que négativement. Quelques intervenants perçoivent les médias sociaux comme permettant de renforcer la capacité de mobilisation (et de création) de réseaux solidaires autour d’une cause commune et de faciliter l’organisation de leurs démarches (manifestations, pétitions, préparation d’une prise de position en vue d’une consultation, etc.).

D’autres saluent positivement des initiatives comme OpenIdeo (« crowdsourcing ») ou écoHackMTL (« hackathon ») qui, sans nécessairement promouvoir une action « directe » (ou en présentiel), n’en sont pas moins « actives » ou « engagées » pour autant, car elles s’inscrivent dans une dynamique de partage d’idées, de savoirs et d’expériences. La première initiative propose une plateforme de réflexion collaborative sur des problématiques sociales, tandis que la seconde veille à réunir des citoyens profanes et initiés du numérique pour trouver des solutions pratiques à des problèmes concrets associés à la durabilité urbaine.

Échanges et débats

S’il est facile d’admettre, dans un contexte de consultation, le potentiel des outils numériques pour l’information et la communication, il en est autrement pour la qualité du débat. Selon quelques panélistes, le numérique compromet, par son caractère instantané, la place de l’écoute et du dialogue et, par conséquent, nuit à la réflexion et à l’argumentation.

De l’avis de Mme Louise Roy et de M. Pierre Houssais, l’utilisation du numérique peut également nuire à la modération des délibérations. L’absence de contact physique et d’interactions de personne à personne peut donner la fausse impression qu’il est possible de dire n’importe quoi à n’importe qui et ce, sans grandes conséquences. Dans ce contexte, l’encadrement des propos des citoyens, à l’intérieur des limites de la bienséance et dans le respect des opinions, se complexifie et peut demander beaucoup plus de ressources, de temps et d’énergie aux organismes de consultation publique.

De la même façon, bien que l’anonymat qu’autorisent les technologies numériques puisse, à certaines occasions, inciter les participants à exprimer leur opinion, il peut aussi en contrepartie ternir la qualité et la transparence du débat. De fait, il peut faciliter la tenue de propos blessants, haineux ou mensongers, de même que la manipulation de l’information par des groupes d’intérêts particuliers.

En outre, certains panélistes doutent qu’une consultation numérique puisse favoriser la recherche de compromis et la création d’un sens commun comme peut réussir à le faire une consultation tenue en salle. Pour eux, l’utilisation du numérique encourage l’accumulation d’une abondance de prises de positions individuelles, difficiles à analyser et à combiner les unes aux autres, et dont la contribution effective à la décision publique est faible. Et cela, d’autant plus que l’utilisation du numérique favorise, selon les panélistes, les opinions extrêmes et non nuancées.

Innovation sociale

En plus d’avoir contribué à faire de ses utilisateurs des acteurs de la création de connaissances, de produits et de services (« culture du faire »), le numérique, et en particulier le Web, a amélioré les communications et fait naître de nouvelles formes de sociabilité (réseaux sociaux). De cette conjoncture, ont émergé de nouvelles façons de travailler et de produire ensemble, de partager et de collaborer.

Les approches d’innovation ouverte, d’intelligence collective ou de co-création visent à faciliter, à l’aide des technologies, la mise en commun des savoirs et des expériences d’une communauté (parfois formée de centaine, voire de milliers de personnes d’ici et d’ailleurs), en vue de créer conjointement et collectivement de nouvelles connaissances, de résoudre un problème, ou de répondre à un besoin. Les « hackathons », les initiatives de « crowdsourcing », ou encore les projets soutenus par les Living Labs en sont des exemples révélateurs.

De fait, dans un contexte de consultation, certains panélistes soutiennent que ces approches peuvent aider à stimuler la créativité et l’innovation collectives. Dans certains cas, elles peuvent faire naître des idées auxquelles les décideurs n’avaient pas pensé et desquelles ils peuvent s’inspirer.

Néanmoins, bien que l’intelligence collective représente une avenue prometteuse pour la consultation, elle n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements. M. Frank Escoubès de Imagination for People croit que pour être exploitée à son plein potentiel, cette approche doit dépasser la simple collecte de données, d’idées ou d’opinions et miser sur la sélection, le tri, la synthèse et la capitalisation des connaissances collectives.

Par ailleurs, comme le démontre M. Pierrot Péladeau dans son exposé, l’utilisation du numérique à des fins de consultation publique peut aussi freiner la créativité et l’innovation citoyenne, notamment si la population se voit imposée de réfléchir à la manière des technocrates, et donc de faire abstraction de son « savoir d’usage » (connaissance de son environnement immédiat et quotidien qui s’appuie sur l’expérience). Si on contraint les participants à une consultation sur un projet d’apaisement de la circulation à employer le même outil de simulation qu’utilisent les spécialistes en transport pour résoudre ce type de problème, on limite au maximum les chances de voir surgir des solutions novatrices, comme la transformation d’une portion de rue en œuvre d’art public, qui inciterait les automobilistes à ralentir, par exemple.

Dans un autre ordre d’idées, selon certains panélistes, l’essor des technologies de l’information et de la communication est l’occasion de réinventer les pratiques de la citoyenneté en intégrant les adolescents et les enfants au débat public. La connaissance et la maîtrise qu’ils ont des outils numériques les placent dans une situation inédite, car elles modifient la hiérarchie traditionnelle des connaissances et des savoirs. La plupart du temps, ce sont les adultes qui demandent aux plus jeunes de les aider dans leur démarche d’apprentissage numérique, plutôt que l’inverse. Ainsi, le numérique peut devenir un moyen intéressant d’initier ces citoyens de demain aux enjeux de société et de faire émerger des idées et des façons de faire qui sont novatrices et qui correspondent davantage aux valeurs individuelles et collectives de leur génération.

Éthique

Bien que les consultations publiques numériques comportent les mêmes enjeux éthiques que les consultations traditionnelles, elles soulèvent aussi, aux yeux de certains panélistes, des enjeux inédits qui peuvent mettre en jeu l’avenir de la démocratie.

Parmi eux, on compte le fait de considérer les technologies comme la finalité d’une consultation plutôt que comme un moyen de débattre et d’arriver à un consensus. En soumettant les participants à une consultation aux contraintes arbitraires qu’imposent les « machines » (code informatique et design d’application), ce sont elles qui définissent les modalités des délibérations et qui en contrôlent en quelque sorte l’issue. Selon M. Pierrot Péladeau, c’est donc ce que nous demandons aux « machines » ou non de faire qui fait la différence.24

 

À cet enjeu s’ajoute celui de la protection de la vie privée. En effet, certains panélistes craignent que l’utilisation du numérique en consultation publique contribue davantage au dévoilement de l’intimité et au renforcement de la surveillance. Les technologies et le Web 2.0 donnent un accès sans précédent à de nombreux aspects de nos vies qui étaient jusqu’à tout récemment privés. Nous sommes désormais surveillés par des tiers (institutions publiques, entreprises ou usagers) qui collectent et s’approprient, plus ou moins à notre insu et souvent sans notre consentement, les renseignements personnels et statistiques associés à nos habitudes de vie (déplacements, consommation d’électricité, habitudes de consommation, visites de sites Web, etc.).

Les données recueillies peuvent être autant employées pour améliorer l’efficacité des services publics que pour enrichir des entreprises privées. Selon une participante, il existe toutefois un risque que les autorités publiques utilisent ces données pour justifier des décisions auprès de la population sans l’avoir consultée préalablement. Elle craint que les autorités confondent ce que les données révèlent sur les comportements des citoyens et ce que ces derniers expriment lors de consultations.

Pour M. Pierrot Péladeau, une société informatisée est nécessairement, par définition, une société de surveillance : « Elle se surveille elle-même. » De ce fait, il importe, à son avis, de définir la façon dont nous voulons surveiller et être surveillés. Souhaitons-nous que des intérêts publics ou privés s’accaparent des données qu’ils récoltent ou qu’ils les partagent démocratiquement ? Selon lui, le mouvement de libération des données ne devrait pas seulement concerner le secteur public, mais devrait également s’étendre au secteur privé. Tous devraient être soumis aux mêmes exigences de transparence et d’ouverture.25

Vers une adaptation au changement …

Compte tenu qu’avec le numérique les citoyens expérimentent dans leur vie quotidienne de nouvelles manières d’interagir, de créer et de s’engager, ils s’attendent à ce que les autorités publiques s’y adaptent et modernisent leurs façons de faire, notamment en mettant en place des processus d’information et de prise de décisions plus transparents, inclusifs et collaboratifs. Au-delà de la question purement technologique, cette nouvelle posture d’interaction ouverte avec les citoyens implique un changement culturel majeur qui a forcément des répercussions sur le monde de la consultation. Selon Mme Dominique Ollivier, ce changement doit notamment passer par :

  • l’organisation de l’information du point de vue de l’usager;
  • l’itération des idées, des pensées et des objets;
  • l’association des parties prenantes aux processus de coconception;
  • la mise en place de processus de rétroaction;
  • le suivi et l’évaluation des processus dans un but d’apprentissage;
  • et le partage des résultats.26

 

Le numérique vient redéfinir certains paramètres de la consultation. Il déstabilise notamment l’ordre établi des étapes d’information, de débat et d’expression des opinions, le partage des rôles et des tâches des acteurs impliqués (élus, fonctionnaires, experts, militants, représentants d’organismes de regroupement, citoyens, etc.) de même que le rapport aux citoyens. Autant de changements auxquels les organismes de consultation publique doivent s’adapter. 

Comme l’évoquait M. Jonathan Roberge lors de sa présentation, il existe une « grandeur et une misère » à l’utilisation du numérique, et plus particulièrement à son utilisation dans un contexte de consultation publique.27 L’événement Wikicité nous a permis de saisir l’ampleur des risques qu’implique le fait d’ignorer les technologies de l’information et de la communication en consultation. À l’inverse, il nous a aussi fait prendre conscience des forces de la consultation traditionnelle. Nous savons à présent que l’écarter complètement, en se tournant uniquement vers les outils numériques, représenterait une perte importante à la fois pour les autorités publiques et la population. Dans un pareil contexte, de quelle façon un organisme de consultation comme l’OCPM doit-il se positionner ? Peut-il réussir à définir un modèle hybride de consultation qui allierait avec équilibre le virtuel et le présentiel et qui profiterait au plus grand nombre; autant aux jeunes générations qu’aux plus âgées, autant aux adeptes du numérique qu’aux plus méfiants ? Et auquel cas, quels changements doit-il apporter et lesquels doit-il effectuer en priorité ?

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